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18 Sep

La frontière invisible

Publié par Citoyens & Policiers

Le manifestant aux fleurs de Banksy.

Le manifestant aux fleurs de Banksy.

Le jeudi 15 septembre, j’étais à Paris avec des civils et des policiers qui dénoncent la gestion catastrophique des forces de l’ordre dans les mobilisations de ces derniers mois et, surtout, la coupure qu’elle engendre entre la population et sa police. Au-delà du maintien de l’ordre, ces policiers dénoncent également une perte de sens de leur métier du fait des procédures qu’on leur demande de suivre : politique du chiffre, perquisitions administratives, disparition de la police de proximité, etc.

Notre volonté est de créer un pont entre la population et les forces de l’ordre, pour comprendre pourquoi : pourquoi cette violence exercée sur des manifestants pacifistes ? Pourquoi utiliser la force lorsqu’elle est injustifiée ? Pourquoi réprimer et obéir à des ordres condamnables ?

En discutant avec les policiers qui s’investissent avec nous pour dénoncer les violences de l’État, nous avons répondu en partie à ces questions. Mais, au-delà, il reste un axe que nous n’avions pas compris : le microcosme de la manifestation. Un village en lui-même, déjà divisé et qui a besoin de se ressouder pour créer une masse diversifiée mais unie vers le même objectif. C’est sur ce sujet que je souhaite vous faire part de mes observations.

Ce jeudi, j’ai participé à la manifestation contre la loi travail derrière le cortège syndical mais également, sur la place de la République, avec le « peuple des nasses ».

Au départ du cortège, nous avons déambulé aux côtés des policiers de la CGT-Police, qui nous soutiennent dans nos actions et agissent avec nous. Nous portions le drapeau du syndicat et nous arborions un tee-shirt sur lequel il était inscrit « défenseur de la démocratie » sur le devant, « sans haine, sans armes, sans violence » au dos. Contraste détonnant avec les fumées des grenades de désencerclement que nous observions en tête de cortège. Néanmoins, cette démarche de visibilité a été saluée par quelques manifestants qui sont venus nous faire part de leur soutien et nous encourager. C’était d’ailleurs le seul point positif de cette déambulation : échanger avec les gens.

Car c’est un constat accablant concernant le cortège syndical : on avance lentement, on s’arrête, on repart, bref, on s’emmerde.

On sait tous que cette manifestation ne débouchera pas sur l’abrogation de la loi travail, car une masse de gens qui marchent n’inquiète pas le gouvernement. Et ce n’est pas en mobilisant les gens à outrance qu’on y parviendra ; bien au contraire, on démobilise des personnes fatiguées, qui n’en voient plus le bout. Il faut utiliser cette masse de manière intelligente et stratégique. Oui, mais comment ?

Foncièrement convaincue par la démarche de la non-violence, j’ai à cœur de comprendre ceux qui ont choisi des méthodes offensives de protestation. Je ne suis pas attachée au terme de « casseur », qui englobe tout et n’importe qui, et stigmatise autant que le fait de dire que tous les policiers commettent des violences. Après avoir lu des articles, des interviews sur les « autonomes », le groupe de personnes en noir dans le cortège de tête, il m’apparaît évident que certains d’entre eux ont une réelle vision politique, des idées constructives et un point de vue intéressant sur leur façon de procéder en manifestation. Il n’y a pas que des personnes qui sont violentes pour être violentes. Alors il m’a semblé important de me mêler à eux, pour comprendre.

Lorsque le cortège syndical est arrivé aux abords de la place de la République, j’ai traversé le cordon de la « sécurité syndicale » et je suis passée de l’autre côté de la frontière, au cœur des affrontements.

C’est sûr que là, on s’ennuie beaucoup moins ! Il faut jongler entre les différents projectiles lancés par les forces de l’ordre : grenades de désencerclement, grenades lacrymogènes… Les détonations partent dans tous les sens et les projectiles tombent là où on ne l’attend pas.

Bienvenue dans le monde du « peuple des nasses » !

Règle n° 1 : rester vigilant en toute circonstance. Pour soi et pour les autres.

Là où le cortège syndical est très organisé « hiérarchiquement », le monde de la nasse, quant à lui, regroupe une magnifique diversité.

On y trouve des syndiqués, des étudiants, des personnes de toutes classes sociales, une multitude riche d’un mélange qui fait plaisir à voir. Tous ensemble à discuter, solidaires, s’entraidant face à l’adversité.

C’est là que j’ai compris l’intérêt que beaucoup de manifestants ont pour ce « monde » : vous pouvez être qui vous voulez, non-violent, violent, anti-flics, pro-flics, salarié, cadre, travailler pour une banque, une multinationale ou un service public, tout le monde s’en fout. Que l’on soit en noir, en jogging, en slim, en sarouel ou peint de toutes les couleurs, à partir du moment où vous entrez dans la nasse, vous êtes accueilli comme les autres, on vous protège, on s’entraide, on se sert les coudes. Accueillant, non ?

Sur cette place, j’ai tout vécu en quelques heures. Là où le cortège syndical est bien docile et encadré, la nasse, elle, est riche en émotions. Tout se mélange et s’entremêle intensément. Et lorsqu’il s’agit des émotions, on sait à quel point l’humain a beaucoup de difficulté à se raisonner quand il est sous leur emprise. C’est ce que j’ai vécu dans la nasse, dans un cadre surréaliste.

Plusieurs groupes de personnes qui discutent et rigolent alors qu’ils sont entourés de cordons de CRS en position, prêts à évacuer la place.

Que les forces de l’ordre soient positionnées dans le cadre du maintien de l’ordre pour faire acte de présence, c’est une chose à laquelle je ne vois aucun inconvénient. J’ai toujours vécu des manifestations dans lesquelles il y avait, par-ci par-là, des cordons de CRS postés sur le parcours. Mais qu’elles soient placées dans une logique d’attaque envers des manifestants en majorité pacifistes est une autre chose.

Alors oui, soyons clairs, j’ai aussi vu des projectiles voler, de la part de quelques individus à l’intention des forces de l’ordre, mais j’en ai vu deux, lancés un peu à l’aveugle en dehors de la nasse. Étant contre la violence, je ne pense pas que l’utiliser envers les forces de l’ordre soit une tactique très judicieuse puisqu’elle justifie l’emploi de la force en retour par ces derniers et implique un ciblage de la totalité des manifestants présents dans la nasse. Pour un projectile lancé par un individu isolé, ce sont des dizaines de grenades de désencerclement et lacrymogènes qui sont envoyées directement au cœur des petits groupes de manifestants calmes.

Si l’intention n’est pas de blesser, c’est vraiment qu’ils s’y prennent comme des manches.

Qui donne l’ordre de cibler des innocents ? Dans quel but ?

Il me semble que j’ai dû crier « médic ! » une dizaine de fois en cinq minutes.

J’ai entendu la détonation, j’ai vu Laurent, le syndicaliste touché à l’œil, j’ai appelé les « médics » comme tout le monde quand je l’ai vu s’effondrer. Une minute avant, ce groupe de personnes était devant le mien, nous discutions paisiblement en ignorant totalement les forces de l’ordre, dont nous ne pensions pas être les cibles. Qu’avions-nous à nous reprocher ? Notre présence ? Sur une place publique ?

J’ai vu un cordon de CRS s’approcher de nous pour couper la place en deux et nous prendre en sandwich avec un autre cordon – des gendarmes mobiles cette fois-ci –, sans possibilité de sortie.

J’ai vu un CRS se détacher de ses collègues pour venir matraquer une personne face à lui qui n’avait absolument rien fait et s’acharner sur elle au milieu de manifestants qui protestaient contre cette violence délibérée.

J’ai vu un CRS dont le visage, yeux rougis, lèvres tremblantes, ressemblait à une grimace indescriptible tant il était choqué par la violence dont son collègue faisait preuve : en état de souffrance clairement perceptible. Surréaliste.

Je me suis interposée entre les CRS et les manifestants avec le message de mon tee-shirt « sans haine, sans armes, sans violence », jusqu’à ce que j’entende le coup de sifflet dans mon dos qui indiquait que les forces de l’ordre allaient charger.

Nous avons finalement quitté la place par une issue ouverte par le cordon des gendarmes mobiles. Submergés par toutes les émotions : la colère, l’incompréhension, la pitié, la compassion, tout se mélangeait.

Pourquoi ne nous ont-ils pas laissé nous exprimer jusqu’au bout de nos contestations, au lieu de charger et d’attaquer alors qu’ils savaient pertinemment qu’il y aurait forcément des blessés ? Pourquoi utiliser une telle violence ? Pourquoi balancer à l’aveugle, dans le tas ? Pourquoi le CRS en souffrance n’a-t-il pas montré l’exemple et désobéit ?

Je ne peux que comprendre le « peuple de la nasse » qui vit ces situations à chaque manifestation. Je ne peux que comprendre sa méfiance envers la police, sa colère, sa haine parfois face à des situations d’injustice perpétuelles que ces gens vivent déjà au quotidien, en dehors des manifestations, comme nous tous.

Je ne peux que comprendre que certains sombrent dans la violence, quand le pacifisme est réprimé au même titre que l’agressivité.

Et pourtant, je reste persuadée que, si l’on se regroupait, si l’on faisait front grâce à des actions non-violentes intelligentes face auxquelles les forces de l’ordre seraient désarçonnées, nous pourrions, ensemble, passer à un stade supérieur.

Nous aurions plus de poids, nos actions ne décrédibiliseraient pas notre contestation, nous légitimerions notre contestation auprès de l’opinion publique.

Nous serions alors plus forts, plus solidaires, plus percutants.

Une utopie ?

Sans doute. Mais, indéniablement, je pense qu’il est temps que nous nous organisions ensemble intelligemment : policiers, manifestants, autonomes, tous vers le même objectif. Si nous parvenons, avec nos différences et nos contradictions, à avoir cette capacité à nous unir, nous formerons une masse solidaire.

Si vous voulez faire trembler le gouvernement, commencez par un vrai rassemblement.

Gaëlle Van Der Maslow, activiste, membre du collectif des Désobéissants, Montpellier

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bonneval anne 25/09/2016 13:53

Bonjour Citoyens et Policiers
je me suis rapprochée de vous à l'occasion de votre démarche depuis le 15 septembre. J'ai porté plainte avec vous contre messieurs Valls et Cazeneuve, car je pense que c'est une démarche très intéressante.
Mais je suis citoyenne et aussi syndiquée. Je défile dans le cortège officiel (peut-être comme une fourmi mais sûrement pas "docilement"). Et je suis certaine que la police aurait moins de difficultés si tout le monde en faisait autant ...
Je suis vos publications, pour savoir si je suis en accord
Dans ce texte là, je déplore le parti pris méprisant contre les organisations syndicales.
Si c'est vraiment votre façon de voir l'action syndicale, là, c'est trop pour moi ! Je ne vous accompagne plus ...

Gaelle Van Der Maslow 25/09/2016 14:22

Bonjour Anne,

Vous avez mal compris le message ici et je m'en excuse. Il ne s'agit pas ici de dénigrer les cortèges syndicaux mais d'ouvrir la voie vers une autre façon de manifester ENSEMBLE. Nous sommes contre toute forme de violence. Et nous défilons au coeur du cortège syndical avec les policiers, comme bon nombre de manifestants. Je déplore néanmoins, et c'est un parti pris qui m'est propre, la scission qui se forme dans le cortège sous toutes ses formes.
La diversité est une chose magnifique qui peut nous permettre de nous rassembler. Au lieu de cela, on stigmatise, on sépare, on s'oppose, au coeur meme d'une contestation.
J'en ai fais des manifestations avec les syndicats, et je ne les compte plus. Sur celle ci, j'ai le regret de déplorer une démarche qui ne va pas nous obtenir l'abrogation de la loi travail. Ce ne sont pas les manifestants qui sont en cause, c'est la façon dont est gérée la manifestation toute entière.
Ici, je souhaitais témoigner de la magnifique diversité dont j'ai été témoin en tete de cortège, sans violence.
Maintenant, porter plainte contre Cazeneuve et Valls & manifester sont deux choses différentes qui se complètent. Vous avez agis à votre échelle et vous avez apporté du poids à votre contestation.
Si vous souhaitez condamner tout un collectif qui s'efforce de rassembler sur un témoignage qui appel au rassemblement de tous pour une manifestation unie ensemble, c'est votre choix.

Merci à vous de votre retour.

À propos

« Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » - Benjamin Parker